Biographie

Jean-Louis Seznec

Jean-Louis Seznec

Le Frère Gabriélis (Jean-Louis Seznec) est né le 24 avril 1886 à Seznec de Plogonnec, (Finistère) France.  Il est décédé le 7 décembre 1959 et inhumé au cimetière des Frères de Saint-Gabriel à la montagne de Saint-Bruno.

« Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore. » Cette boutade du « Docteur Knock », le Frère Gabriélis, avec sa fine ironie coutumière des heures de détente, aurait pu la répéter à tous ceux qui s’informaient de sa frêle santé. À peine âgé de vingt ans, condamné par la Faculté au repos absolu, euphémisme synonyme d’une mort à brève échéance, il devait survivre cinquante-trois ans à ce pronostic. Ses deux confrères de la même époque sur lesquels pèse le même verdict s’éteignent, l’un avec l’année 1909, et l’autre quelques mois plus tard. Lui, le plus frêle des roseaux, mais roseau pensant et un tantinet moqueur, peut dire aux chênes les plus robustes : Je plie, mais ne romps pas. En effet plus de cent confrères qu’il a connus au Canada, beaucoup plus robustes que lui, l’ont précédé dans l’empire des morts, soit en terre canadienne, soit en terre française ou étrangère. Ils sont tombés à tous les âges, de 17 à 91 ans, des causes les plus diverses : tuberculose, pneumonie, noyade, vieillesse, angine… Lui est mort, tout simplement, d’une tumeur cancéreuse à la gorge, seul mal que les médecins n’eussent pas prévu.

Lieu de naissance de Jean-Louis Seznec

Il s’appelle Jean-Louis Seznec. Breton authentique, non seulement par le nom patronymique, mais encore par le galbe de figure. C’est le 24 avril 1886, à Seznec, de Plogonnec (Finistère), qu’il voit le jour. La vaste campagne d’alors conserve toujours la chaleur de sa cordialité jointe au charme de sa bonhomie paysanne. Les Seznec gardent la maîtrise absolue du lieu ; ils sont innombrables, comme jadis les membres du clan patriarcal.

Une mère vertueuse initie le bambin à la prière. Prédisposé par la grâce, secondé par une nature maladive et calme, l’enfant s’adonne à la piété avec une ferveur tout à fait inhabituelle pour un garçon de son âge.

Le 29 septembre 1900, c’est le Noviciat qui le reçoit, âgé de quatorze ans. En août de l’année suivante, il revêt le saint habit et reçoit le nom de Frère Gabriélis. Le 6 août 1902, il prononce ses premiers voeux. Il continue ses études  au Scolasticat de Clavières. C’est là que l’atteignent les lois sectaires de l’époque. Il passe la frontière ; on le retrouve à Givisiez en 1903-1904.

En août 1904, « Le Vancouver » dépose au Canada son précieux contingent de Rabats bleus.  La traversée a ébranlé la faible constitution du Frère Gabriélis qui est laissé aux études dans le Noviciat. Cette habitation s’appelle tout aussi bien Maison provinciale ou Maison Saint-Louis, en l’honneur du B.C.F. Louis-Bertrand.

Noviciat 1900aAu mois de février suivant, on lui confie une suppléance à l’école paroissiale du Sault-au-Récollet, puis dans les années qui suivent comme professeur à l’Orphelinat St-Arsène. Il distribuera ainsi son enseignement sur une période de dix ans de 1921 à 1931 au rythme de trois ou quatre heures par semaine. Épuisé, il essaye de récupérer les forces perdues. Le mieux ne se produit pas ; il ne viendra jamais. On supçonne  la tuberculose. Désormais, il passera le reste de sa vie comme valétudinaire. C’est sa nouvelle vocation à Saint-Gabriel. Il accepte avec toute la générosité de ses vingt ans. La sérénité de caractère ne le quittera pas.

En 1925, il est transféré au  Juvénat à Saint-Bruno. L’air tonifiant de la montagne fortifie notre confrère. L’entière solitude du lieu repose ses nerfs, facilite le sommeil, alors apparaît un regain de vie. On augmente ses heures de classe. Frère Gabriélis est un professeur dont les leçons ne manquent pas de pittoresques. Au début de ses classes, il sait attirer l’attention de ses élèves par de fines observations. Les points les plus imperceptibles ne déjouent pas sa perpicacité. Esprit observateur consommé, il excelle dans le domaine des sciences. Ses cours brillent par un exposé net, une diction impeccable, qui s’écoule dans un débit un peu langoureux : celui d’un hyposthénique. Après les grandes lignes qui délimitent la matière, l’encadrant de leurs linéaments bien accusés, viennent ces charmants détails qui enrobent de saveur même les données les plus stériles. Le professeur transcende sous ce rapport. Idéaliste, il anime son enseignement d’une pédagogie active, par des méthodes contre-indiquées pour un maître de faible santé au milieu de jeunes adolescents. Les élèves ont toute facilité de poser des questions, d’émettre leurs opinions, d’examiner les spécimens apportés en classe. Il en résulte assez souvent un certain désarroi, voisin de l’indiscipline. La cachexie dont souffre le professeur ne lui permet pas de réagir au besoin pour assurer une atmosphère d’attention.

Mais avec le temps, la fatigue prend le dessus, d’autant plus aisément que le professeur enregistre sans protester toutes les légèretés des jeunes. Cet âge est sans pitié, avait dit depuis longtemps le fabuliste, traduisant la sagesse populaire. En 1932, après dix années de courageux dévouement, l’inguérissable valétudinaire cesse de donner ses cours.

Frère Gabriélis reste quand même très utile dans la maison du Juvénat de Saint-Bruno. En un sens, il fait toujours partie du corps professoral. C’est lui que les maîtres consultent volontiers sur la plupart des matières. Les réponses viennent claires, précises. Les sciences naturelles ne recèlent pas de secrets pour lui. Autodidacte depuis son arrivée au Canada, il a accumulé une somme de connaissances étonnantes. Malgré sa réclusion en chambre, il a joui longtemps de la présence de confrères très instruits. Rappelons tout au plus le souvenir du Frère Ananie; aucune erreur ne se glisse dans son bagage scientifique.

Observateur aux yeux de Lynx, le Frère Gabriélis ne tarde pas à dépister  les  inexactitudes des pseudo-botanistes. Il s’irrite d’une colère platonique de voir que certains confrères exposent des cartons d’herbier sur lesquels les plantes sont mal identifiées.

Photo de l'étang prise par le frère Gabriélis

Photo de l’étang prise par le frère Gabriélis

La classe, les surveillances, l’organisation des loisirs, les études personnelles, il n’en faut pas davantage pour surcharger la journée du professeur dans les maisons de formation. Mais les fêtes des Supérieurs, de l’Aumônier, les souhaits du Nouvel An, la visite éventuelle d’un évêque, toutes ces conjonctures appellent des adresses. Heureuse l’institution qui possède sa fabrique de compliments, C’était le cas du Juvénat de Saint-Bruno. Le Frère Gabriélis se chargeait volontiers de la rédaction de tous ces discours officiels. Dieu sait combien il en a composé ! Parfois l’état de fatigue ne lui permettait pas d’accepter de rendre le service demandé, car on n’écrit pas une adresse, on ne compose pas un chant comme on taille un pantalon. Il y faut  l’inspiration, la poésie, le souffle. La qualité, c’est ce qu’a toujours recherché notre confrère. Ses adresses expriment les sentiments naturels qui naissent des circonstances; elles se déroulent dans un style simple et limpide. Quant à sa correspondance, respectable, les amis en ont toujours savouré l’élégance attique. À ses heures, il a cultivé la poésie pour obliger les quémandeurs de chants de fête d’acrostiches. Critique avisé, il sait retenir les oeuvres bien réussies. Il n’aime pas ces strophes alignées au souffle d’une improvisation sans dictamen poétique et rédigé d’un premier jet. À son avis cela ne doit pas s’imprimer, même quand un ou deux papillons multicolores, suivant son expression pour désigner les mots recherchés, découpent la monochromie des stances. Lui-même sait prêcher d’exemple. Ce qu’il signe se recommande par sa délicatesse du sentiment, la note chrétienne, les accents inspirés du mystique. Le tout serti dans une facture plutôt facile, mais non point fantaisiste.

Dans le domaine des sciences naturelles, Frère Gabriélis a laissé sa marque. Il a publié de solides études sur les Montérégiennes, chaîne  à laquelle appartient le mont Saint-Bruno. Le jardin botanique du Juvénat reste le témoin éloquent de sa compétence de son goût, de cette charmante poésie dans laquelle se complaisait son esprit. Malade, il a été le grand imitateur de la nature, qui ne procède pas par sauts. « Natura non facit saltus. » Il s’est toujours rappelé aussi la parole de Roger Bacon :«  Naturae non imperatur nisi parendo. » On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. Son jardin botanique s’est amélioré lentement, au cours d’une période supérieure à trente années. Jamais de solution de continuité, mais aussi jamais de vandalisme. Le tracé des allées respecte les lois de la croissance et conserve la poésie attachée aux vieilles essences. On abat les arbres le moins possible.

 L’étang enrichi d’un flot naturel où vivent retraités deux ou trois bouleaux et un confrère, le tremble, se glorifie d’une belle rocaille sur laquelle court une vigne sauvage. Grenouilles vertes, poissons rouges et fretin, vivent dans un paradis aquatique, à l’ombre des larges feuilles de nénuphar, d’où émergent gros boutons d’or et fleurs blanches épanouies. L’ordinateur de ces beautés partageait l’avis de Shakespeare : il y a des sermons dans les pierres, des livres dans le ruisseau qui fuit. Dans le sous-bois s’égaillent des centaines de plantes, au nombre desquelles appartiennent de rares spécimens de la flore américaine. De nombreuses essences forestières, des arbustes aux espèces les plus diverses composent aussi les richesses du jardin botanique. Le savant naturaliste Frère Marie-Victorin, é.c., visiteur périodique de ce paysage enchanteur, ne cachait pas son admiration pour le religieux malade qui avait édifié une oeuvre d’une telle envergure. Les professeurs de sciences naturelles trouvaient à portée de la main tous les échantillons désirés.

Son musée mérite une égale admiration. Comme elles sont bien naturalisées toutes les pièces qui figurent dans les grands meubles vitrés ! Chaque bête se tient dans la position la plus représentative de ses habitudes. Le pittoresque de son regard, joint à son attitude normale, la fait paraître animée. On ne se fatigue point de contempler les nombreux spécimens de la faune du Québec qu’il a collectionnés. Aux heures de parloir des juvénistes, les visiteurs affluent au musée, où ils passent le plus clair de leur temps.

Son amour de la science lui imposait parfois de durs sacrifices pour empailler un animal dont il ne possédait pas de représentant. C’était quand il se trouvait épuisé par la chaleur accablante ou affaibli par une dépression physique. Il mobilisait alors les ressources de sa vertu et son enthousiasme latent pour la zoologie. La naturalisation terminée, reclus dans la chambre plusieurs jours, sauf pour la prière et les repas, il récupérait les forces perdues.

Assez longtemps le Frère Gabriélis a rempli l’office de photographe de sa maison. Peu de prises de photos par an : groupes de juvénistes, de frères, un magnifique paysage verglacé… Les séances d’impression le fatiguaient beaucoup. Il n’a pas cultivé cet art pour la peine. Son matériel s’est toujours borné au strict nécessaire. Il n’a pas abordé le portrait de studio : question d’économie d’argent et de peine. Il avait raison : rivaliser avec les photographes de métier commande de très fortes dépenses, et c’est pour nous, religieux, fonctionner le plus souvent à perte. Rendre service, tel était son unique but.

On ne trouvait jamais le Frère Gabriélis oisif, sauf quand la maladie l’immobilisait, et même alors des restrictions s’imposent. À tout moment de la journée, il s’occupait. En premier lieu, la lecture absorbait la plupart de ses loisirs. Combien de volumes il a lus! Longtemps le Juvénat de Saint-Bruno a logé le Bureau des études avec sa riche bibliothèque. C’était une aubaine dont savaient profiter tous les intellectuels du lieu. De plus, le directeur des études, comme de raison, s’abonnait à certaines revues, dont plusieurs Françaises de haute tenue littéraire ou scientifique. Le Frère Gabriélis prenait connaissance de toutes ces publications. Très bien doué en tout, son esprit présentait une affinité pour les sciences naturelles et physiques.

Aux heures de détente, il réparait des radios, mettait en marche certains postes de T.S.F. vendus à vil prix par l’administration des biens de guerre. Entrant dans sa chambre, on  le prenait souvent à manipuler un matériel de fortune. Il se complaisait alors à nous révéler les résultats de ses tentatives et les espoirs ultérieurs qu’il pensait réaliser. Jamais son jugement ne portait à faux. Le succès répondait toujours à ses ingénieuses combinaisons. Dans le domaine de l’optique, il savait aussi très bien jouer avec les lentilles.

Quelle reconnaissance il témoigne à ses frères qui le servent durant les périodes critiques! De quelle délicatesse ne les entoure-t-il pas! Ils en sont eux-mêmes confus. Dans les douze dernières années de sa vie, un gros ulcère au duodénum lui occasionne parfois des douleurs atroces. On le trouve assis sur le parquet de sa chambre, adossé au mur et s’appuyant les genoux contre l’estomac pour comprimer, ce semble, des brûlements d’entrailles. Même dans cette posture, il lui reste encore du courage pour travailler: livres en main, instruments de physique près de lui, il fait des recherches.

Charitable pour ses infirmiers bénévoles, il l’est aussi pour tous. On se plaît à lui rendre visite, même quand on le sait bien malade, assuré qu’on est de lui causer de la joie.

frère Gabriélis et son Jardin botanique

frère Gabriélis et son Jardin botanique

Durement isolé de sa famille selon la chair, l’affection de ses confrères l’a au moins dédommagé en partie. Son état de santé lui a toujours interdit la traversée de l’océan. À tour de rôle, ses compatriotes s’embarquaient vers la mère patrie pour une visite prolongée. Après les dernières hostilités, deux de ses compagnons, l’un au Noviciat, l’autre du Scolasticat, montaient à bord d’un avion qui filait vers la douce France. Pour lui, encore impossible d’en faire autant. Les desseins providentiels demeurent insondables. Hasardons toutefois une conjecture: cette frêle constitution aurait-elle pu résister, en France, aux privations des deux guerres mondiales?

Que  d’excellents motifs de visite il aurait pu invoquer! Il n’avait jamais vu les plus jeunes de ses frères et soeurs. Une bien dure épreuve atteignait toute sa famille et lui-même dans le triste sort réservé à sa soeur aînée. Cette dernière se trouvait à Kiev avec une famille parisienne dont elle était la gouvernante, au moment de la révolution de Russie de 1917. Son histoire s’arrête là. Pour garder contact avec sa famille, il reste à notre confrère une sobre correspondance périodique et d’abondantes prières fécondées par le sacrifice.

Dès le début de novembre 1959, le Supérieur provincial trouve opportun de transférer le confrère à l’infirmerie. Il le lui annonce tout simplement. Sans hésitation, le Frère Gabriélis accepte de quitter Saint-Bruno pour de meilleurs soins.

Rien ne résiste au cancer. Il finit toujours par gagner. Une tumeur cancéreuse à la gorge aura raison de notre cher malade: avant de compléter sa victoire, elle torture sa victime, la force à une diète presque entière et lui maintient la tête dans une douleur continuelle indescriptible. Le 11 novembre au soir, le Frère  Gabriélis reçoit le sacrement des malades avec une joie qui rayonne sur sa figure squelettique.

Et puis, bientôt notre Frère ne prit plus rien. Il me dit un jour qu’il sentait très bien l’étranglement qui s’accentuait; mais sa résignation restait inchangée. « Je ne suis qu’un paquet de douleurs » disait-il. C’est après une longue agonie de 24 heures, pendant laquelle il garda toute sa connaissance, qu’il rendit son âme à Dieu, le 7 décembre 1959, un peu avant minuit.

Le Bon Dieu l’avait insensiblement détaché des choses et des gens. Il avait tenu à travailler jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Après cela, il n’avait d’autre désir que de réaliser la volonté divine, transmise par ses Supérieurs.

Frère Noël (Gérard Mireault)          Chronique no 185

 

1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. Johanne St-pierre
    Oct 23, 2020 @ 08:29:26

    Grand Merci,,,

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